SAINT BONAVENTURE 1217 - 1274
Dimanche 8 avril 2012
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SERMON DU 2° DIMANCHE APRES PAQUES


Nous travaillerons spécialement les §5 à 13.

ESSAI DE COMMENTAIRE

Notre liturgie actuelle nous a habitués, durant les dimanches qui suivent Pâques, à méditer les apparitions du Ressuscité. Or, pour ce 2° dimanche après Pâques, Bonaventure choisit un verset de référence qui nous oriente ou semble orienter vers la Passion. Mais si l’on regarde attentivement la division tripartite selon laquelle Bonaventure découpe le verset de 1P 1, 4 nous pouvons constater que Bonaventure ne s’arrête pas à une simple contemplation de la Passion, il nous la présente sous forme dynamique, nous proposant une fois de plus un itinéraire qui prend sa source dans la Rédemption pour nous emmener sur les traces d’une parfaite imitation de notre Sauveur.

Il y a plusieurs sermons attachés à ce deuxième dimanche de Pâques ; celui-ci est le deuxième. Ce sermon a été édité par J. G. Bougerol, Sermones de Diversis, t. 1, p. 320-332. Dans l’édition de Quaracchi il est au t. 9, 296a-300b. L’éditeur ne donne pas de date pour ce sermon.

THEME DU SERMON
Il n’y a pas de prothème à sermon.
Thème : Le Christ a souffert pour nous, vous laissant un exemple pour que vous suiviez ses traces. (1P 1, 4).

PLAN DU SERMON
Les trois parties habituelles prennent leur source dans la division tripartite de ce verset de référence.

Le §1 donne le plan du sermon : la Passion du Sauveur est décrite sous trois aspects.

la Passion comme est 2 P 1, 4
1 prix qui nous rachète pour notre rédemption Le Christ a souffert pour nous
2 exemple qui donne la direction pour notre orientation vous laissant un exemple
3 trace qui nous conduit dans une parfaite imitation pour que nous suivions ses traces

Ce triple aspect amène à poser un rapport entre la Passion du Christ et les actes hiérarchiques :

la Passion comme elle elle s’applique Ecriture
rédemption purifie de l’iniquité au rachat Tt 2, 14 ; Pr 24, 32
exemple, guide éclaire de toute la vérité au bras de la croix Ha 3, 4
trace à suivre conduit à la perfection aux traces du Maître Lc 6, 40 ; Ps 16, 5

De plus, grâce à sa division tripartite, ce sermon fait un rapprochement heureux avec le De Triplici Via dont il reprend les trois actes hiérarchiques de la vie spirituelle : purification, illumination, union.

PREMIERE PARTIE (§2 à 4) : le Christ a souffert pour nous et nous purifie de l’iniquité.

Cette première partie se divise en trois : la purification de toute iniquité ou péché porte sur : l’offense, souillure et les conséquences. Le début du §2 donne le plan de cette partie.

le péché porte sur entraîne le Christ durant la Passion a écriture
l’offense la transgression de la loi été suspendu à la croix Gl 3, 13
la souillure la déformation de l’image versé son sang Ap 1, 5 ; Hb 9, 13-14
les conséquences la rébellion de la chair a eu son corps blessé Is 53, 5

§2
Le Christ qui a effacé l’offense, nous restitue la justice et accomplit la volonté divine.
§3
Le sang d’un homme, mais aussi le sang de Dieu, purifie le corps mais aussi l’esprit, car c’est le sang qui purifie (Hb 9, 22).
§4
La passion produit son effet chez ceux qui l’imitent (Rm 6, 5-6).

DEUXIEME PARTIE (§5 à 7) : le Christ nous a laissé un exemple propre à nous éclairer.

Cette deuxième partie se divise en trois : le triple exemple du Christ. Le début du §5 donne le plan de cette partie.

§ vertu ou exemple d’après la écriture
5 charité cause qui meut Ep 2, 4-5 ; 1Jn 3, 16
6 humilité personne qui souffre Ph 2, 6-7 ; Jn 13, 13-15
7 longanimité victoire qui s’ensuit Is 50, 6-7 ; Jc 5, 10

§7
Job occupe une place importante dans ce §. La pénitence et la confiance précèdent la longanimité et la constance. L’exemple de Job en est une preuve :

Job le Seigneur
A A’
vous avez entendu sa pénitence ou sa peine et vous avez vu sa fin
B B’
vous avez entendu sa peine dans la tentation et vous avez vu sa fin dans la passion.

Il y a donc deux temps (A et B) qui sont marqués successivement par deux sens différents : l’ouïe et la vue (A A’ / B B’) ; le premier est relatif à Job (A, B), le second au Seigneur (A’, B’), le premier prépare le second ; à deux niveaux différents, ils sont l’écho l’un de l’autre. Cela commence par l’audition, cela se termine par la vue. Bonaventure revient immédiatement sur ce thème avec Tobie dont la patience égale celle de Job.

TROISIEME PARTIE (§8 à 13) : suivre les traces du Seigneur jusqu’à la perfection.

Cette troisième partie se divise en trois. Le début du §8 donne le plan de cette troisième partie. Bonaventure commence à nous mettre en garde, car deux traces à suivre sont erronées :

§ il faut savoir que c’est être de suivre les traces de la
8 présomptueux la puissance
9 curieux la profondeur de la sagesse

§9
A l’opposé de cette curiosité, Bonaventure enseigne la vraie recherche à partir de Rt 2, 7 : avidité de la prière, écoute des saints docteurs et assiduité à l’étude.

Il n’y a qu’un seul chemin à suivre finalement.

§ les seules traces sont car elles
10 à suivre les traces de la faiblesse assumée conduisent à la gloire

En guise de conclusion, d’après Bonaventure, pour suivre les traces du Seigneur, il faut les connaître. Il y a trois traces à connaître, aussi, le §10 se subdivise-t-il en 3 :

§ trace qui consiste en selon le voeu de
11 l’abdication de tout bien terrestre pauvreté volontaire
12 la mortification de la chair chasteté
13 l’abnégation de la volonté obéissance

Le sermon se termine ainsi par une considération sur les trois vœux entrevus comme des traces à suivre en vue de la perfection.

Vocabulaire
Tout ce sermon est marqué par l’utilisation d’un certain vocabulaire qui met bien en relief le thème "suivre les traces du Seigneur jusqu’à la perfection." Ce vocabulaire se caractérise d’abord par la prédominance du mot "vestigium" ou "vestigia" au pluriel, que nous avons traduit par "trace(s)". Bonaventure emploie ce vocable 37 fois.
Ce vocable est bien sûr présent dans les citations bibliques. Le total de la concordance électronique donne 41 emplois pour toute la Bible, auquel il faut soustraire 4 Esdras 5, 3 ; ce qui donne donc 40 mais à quoi il faut rajouter Est 13, 13 non pris en compte, ce qui donne 41. Sur ce total définitif, Bonaventure utilise 15 occurrences. On le retrouve dans les citations scripturaires suivantes : 1P 2, 21 ; Is 60, 14 ; Est 13, 13 [] ; Ps 76, 20 ; Jb 11, 7 ; Rt 2, 7 ; Jb 23, 11 ; Jos 22, 29 ; Jos 1, 3 ; 2 Co 12, 18 ; 1R 18, 44 ; Si 13, 32 ; 2R 18, 6 ; Gn 33, 14 ; Jb 13, 27.
Ce vocabulaire de base s’enrichit d’autre vocabulaire qui appartient au même champ lexical que celui de la "trace" (vestigium) dans les § suivants : §9 chemin (viae), sentier (semitae) ; §10 suivre (sequi, secutus est ; pour ce vocable seul 6 fois en comptant les autres §) ; se détourner (declinare) ; s’éloigner (redecere) ; parvenir (pervenire) ; marcher, (ambulare) ; inculquer, imprimer (impressit) ; aller (ire / eundi) ; §11 dévier (deviare), fouler (calcare), pieds (pes).
Nous avons donc là une véritable réflexion, un enseignement construit et élaboré sur la suite de Jésus. Le texte composé par Bonaventure forme un ensemble nous invitant vigoureusement et quasiment de manière prégnante à entrer dans cette démarche.

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES

Le Christ a souffert pour nous, vous laissant un exemple pour que vous suiviez ses traces .

1. Ce verset est tiré de la première Lettre de Pierre. Le mystère de la Passion du Seigneur y est décrit et c’est pourquoi elle est lue en ce temps dans 5 l’Église, pour que nous ne soyons pas oublieux de la Passion du Seigneur et sans gratitude.
La Passion du Seigneur est décrite sous trois aspects :
d’abord évoquer le prix qui nous rachète quand il dit : Le Christ a souffert pour nous, c’est-à-dire pour notre rédemption ;
pour nous donner l’exemple qui nous donne la direction lorsqu’il ajoute : vous laissant un exemple c’est-à-dire pour notre orientation ; 10
pour nous indiquer la trace qui nous conduit lorsqu’il termine : pour que nous suivions ses traces, dans une parfaite imitation.
Ces trois aspects de la passion du Christ soulignent le triple effet hiérarchique puisque le Seigneur est le fondement de la hiérarchie de l’Église : la purification, l’illumination et l’achèvement. En effet, la passion du Christ, 15 en tant que passion qui nous rachète, purifie ; en tant qu’exemple qui nous donne la direction, elle nous éclaire ; en tant que trace qui nous conduit, elle achève et accomplit.
Elle purifie par le rachat : Il s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de purifier un peuple qui lui appartient en propre, zélé pour le bien . 20 Il s’est livré pour nous en exemple, car l’exemple est le fondement de la doctrine, comme le disent les Proverbes : J’ai appliqué mon coeur et je me suis instruit de cet exemple ; l’exemple de la passion nous éclaire grandement comme il est dit dans le Cantique d’Habacuc : Son éclat est pareil à la lumière, des rayons partent de ses mains , c’est-à-dire du bras de la croix. 25 La trace qui conduit achève ou accomplit, car comme le dit Luc : Il sera parfait celui qui est comme le maître , c’est-à-dire s’il suit les traces du maître comme le demandait le Psaume : Attache mes pas à tes traces etc.
En conclusion, ce triple effet, 30 Pierre l’insinue en termes brefs mais cependant forts dans le verset pris comme thème, comme s’il disait : le Christ a souffert etc., pour nous purifier de l’iniquité, nous laissant un exemple, pour nous éclairer dans toute la vérité, pour que nous suivions ses traces, pour nous conduire à toute perfection et sainteté.

2. Il dit donc : le Christ a souffert pour nous pour nous purifier de 35 l’iniquité. Ô parole très douce, parole très vraie, parole digne de toute mémoire et de louange qui déclare que pour nous pécheurs et pour notre purification, le Fils unique de Dieu a souffert ;
pour nous, dis-je, pour nous purifier 40 de toute iniquité
quant à l’offense, quant à la souillure et quant aux conséquences.
Ces trois aspects existent en tout péché :
l’offense est la transgression de la loi,
la souillure est la déformation de l’image,
la conséquence est les injonctions de la chair.
- Pour nous purifier de toute iniquité quant à l’offense, transgression de la loi, le Christ a été suspendu à la croix, comme le dit l’Apôtre aux Galates : Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la Loi, en se faisant 45 malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque est pendu au bois , comme si le bienheureux apôtre disait : par la malédiction pénale de la suspension volontairement assumée par le Christ, il nous a rachetés de la malédiction de la transgression coupable que nous avions commise ou perpétrée ; la raison en est que, n’étant sujet d’aucun péché, il a porté la 50 malédiction non à cause de son démérite, mais pour notre remède, comme il est dit dans la deuxième aux Corinthiens : Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu , et ici l’apôtre appelle péché ce qui est peine du péché ; comme il n’avait pas fait de péché, 55 Dieu lui a donc fait porter la peine du péché pour que soit remise l’offense, que soit rétablie la justice et que soit apaisée la vengeance du châtiment divin. C’est la conclusion de l’apôtre aux Romains : Lorsque nous étions encore des pécheurs, Jésus Christ est mort pour nous. A plus forte raison donc, maintenant que nous sommes justifiés dans son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère . 60

3. Pour nous purifier de toute iniquité quant à la souillure, déformation de l’image, le Christ a souffert dans l’effusion de son sang, selon ce que dit l’Apocalypse : Il nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son sang , comme si le bienheureux Jean disait : le Christ a donc voulu que le vêtement de son corps 65 soit souillé par l’aspersion de son propre sang pour que le visage de notre esprit soit purifié de toute ignominie. La raison en est que le sang de l’Agneau immaculé possède une force purificatrice et qu’il est le sang non seulement d’un homme pur, mais aussi le sang de Dieu ; il n’a pas seulement la puissance efficace de purifier le corps, mais aussi de purifier l’esprit. C’est ce que dit l’Apôtre aux Hébreux : Si le sang 70 des boucs et des taureaux sur des êtres souillés sanctifie en purifiant la chair, combien plus le sang du Christ qui, par l’Esprit éternel, s’est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera-t-il notre conscience des oeuvres mortes, pour servir le Dieu vivant ? Car parce que par l’Esprit saint il s’est offert immaculé, 75 pour cette raison par son sang toute souillure des vices a disparu, comme l’apôtre conclut lui-même : D’après la Loi, presque tout se purifie avec du sang ; et sans effusion de sang il n’y a pas de rémission .

4. Pour nous purifier de toute iniquité quant aux séquelles de la rébellion de la chair, le Christ a souffert dans la blessure de son corps, 80 Isaïe dit : Il a été transpercé à cause de nos péchés, broyé à cause de nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris , comme s’il disait : le Christ a supporté les blessures de ses plaies corporelles pour nous guérir de nos blessures qui sont les séquelles de nos fautes ; la passion du Christ produit cet effet 85 chez ceux qui imitent sa passion, comme le dit la lettre aux Romains : Si nous avons été greffés sur lui par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par celle de sa résurrection : sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que désormais nous ne soyons plus les esclaves du péché . Ceux donc qui imitent le Christ sont guéris et purifiés des séquelles du péché ; 90 en conclusion Pierre dit : Puis donc que le Christ a souffert en la chair, armez-vous etc., comme de bons soldats portant les armes et le drapeau du Roi parce que celui qui a souffert dans sa chair a fui le péché. Celui donc qui ne fuit pas le péché autant qu’il en a la possibilité, crucifie de nouveau le Fils de Dieu. C’est d’ailleurs ce que dit la lettre aux Hébreux. Car en renouvelant la cause de la passion, il renouvelle d’une certaine manière la passion elle-même ; et de plus, 95 il souille le temple de l’Esprit saint et le sang du Christ dans lequel il a été sanctifié ; c’est ce qui est écrit : Celui qui viole la loi de Moise [meurt] sans miséricorde etc. Conservons donc la pureté de notre esprit car le Christ a subi la mort pour cela, et rappelons-nous continuellement que le Christ a souffert pour nous purifier de toute iniquité.

5. Dans sa passion, le Christ nous a laissé un exemple pour nous éclairer en toute vérité. Bien qu’il a laissé un exemple de toute vertu, il nous a cependant laissé un 105 triple exemple de vertu, à savoir de charité, d’humilité et de longanimité. Un exemple de charité d’après la cause qui meut, un exemple d’humilité d’après la personne qui souffre, un exemple de longanimité d’après la victoire qui s’ensuit, selon le commencement, le sujet et le terme. Le Christ nous a laissé 110 un exemple de charité dans la cause qui meut. Si quelqu’un cherche ce qui a mû le Fils de Dieu à souffrir pour nous, il ne trouvera aucune autre cause que sa charité très miséricordieuse, selon les Éphésiens : Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, et alors que nous étions morts par nos offenses, nous a rendus vivants avec le Christ . Ô admirable piété du 115 Créateur rachetant le serviteur tu as livré le Fils et, en cela, il nous a donné un exemple de charité selon ce que nous dit Jean : A ceci nous avons connu l’amour, c’est que lui a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères , non seulement pour l’honneur de Dieu, mais pour le salut du prochain. On peut 120 présenter cet exemple en lisant les Macchabées, où Éléazar dit : Pouvant échapper à la mort, j’endure en mon corps des douleurs cruelles selon la chair , non par nécessité mais par charité et ainsi il ajoute : en mon âme je les souffre avec joie, par amour pour lui . C’est ce que pouvait dire le Christ, qui a souffert sa passion non par nécessité, mais par amour 125 et en vertu de son pouvoir et en cela il nous a laissé l’exemple d’un amour fort, et c’est pourquoi les Macchabées ajoutent : C’est ainsi [qu’il quitta] la vie pour que l’on garde de sa mort un mémorial de vérité et de force et le Cantique : L’amour est fort comme la mort, la jalousie comme l’enfer . — Mais bien peu apprécient cet exemple, car tous 130 cherchent leurs propres intérêts , et à cause des progrès croissants de l’iniquité, la charité d’un grand nombre s’est refroidie , au point qu’ils ne livrent pas leur âme pour leurs proches et encore moins leurs biens temporels. Mais si quelqu’un [possède les biens de ce monde et que,] voyant son frère dans la nécessité etc.

6. Le Christ nous a laissé un exemple d’humilité dans sa personne qui souffre. Si tu cherches 135 qui souffre, on te répondra que ce n’est pas seulement un homme, mais aussi Dieu lui-même ; c’est pourquoi il est dit aux Philippiens : Bien qu’il fût dans la condition de Dieu, il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; mais il s’est anéanti lui-même . En ceci il nous a laissé un admirable exemple d’humilité vers lequel tous nous devons tendre pour nous modeler, selon ce que dit 140 Jean : Vous m’appelez le Maître et le Seigneur et vous dites bien, car je le suis. Si donc, moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que, comme je vous ai fait, vous fassiez vous aussi . Le Seigneur n’a pas voulu seulement laisser un exemple d’humilité, il nous demande de modeler notre conduite sur lui. Car si le disciple n’est pas au-dessus du maître , ni le 145 serviteur plus grand que son seigneur , comme il le dit lui-même et que lui, Dieu et maître, s’est anéanti et abaissé lui-même, celui qui ne s’humilie pas, n’est en aucune manière le disciple et le serviteur du Christ et donc il n’est pas chrétien. Et en plus, il n’est pas digne du Christ et sera voué aux flammes de la géhenne. Nous devons donc être très attentifs à considérer cet exemple 150 dans lequel Dieu a assumé l’infirmité de la nature humaine pour être prêt ainsi à nous enseigner l’humilité, selon ce qu’il dit lui-même en Matthieu : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur . Il est vraiment lamentable qu’aujourd’hui bien des disciples du Christ, qui se disent chrétiens, soient capables de suivre les exemples du diable, toujours soucieux de vouloir être 155 exaltés au-dessus de tous, plutôt que l’exemple du Christ qui a voulu être humilié au-dessous de tous. Comme les Proverbes le disent : Mieux vaut être humble avec les petits que de partager le butin avec les orgueilleux . Si quelqu’un comprenait bien l’orgueil des réprouvés, il ne voudrait jamais cette présente exaltation et préférerait bien plus la place du sujet à celle 160 du prélat, celle du disciple à celle du maître, comme le dit Zacharie : Je ne suis pas prophète, moi ; moi, je suis un homme qui cultive la terre, car Adam me fut un exemple dès ma jeunesse .

7. Le Christ ne nous a pas moins laissé un exemple de longanimité en raison de la victoire qui s’ensuivit, puisque, vainqueur en raison de sa mort même, il passera d’une confusion 165 momentanée à une gloire éternelle, selon ce qu’annonce Isaïe à son propos : J’ai livré mon corps à ceux qui me frappaient et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas dérobé mon visage aux outrages et aux crachats , et cependant je ne fus pas réprouvé . Et c’est pourquoi il ajoute : Le Seigneur Yahvé m’est venu en aide etc parce qu’il 170 parle d’abord de la pénitence et après de la confiance : c’est de la pénitence et de la confiance que naissent la longanimité et la constance ; c’est pourquoi il continue : J’ai rendu mon visage dur comme pierre et je sais que je ne serai pas confondu . En ceci, il nous a donné un admirable exemple de longanimité que nous devons méditer, comme le dit Jacques : Frères prenez les prophètes, comme exemple de la sortie du mal, 175, de longanimité , d’efforts et de patience, . Et il en donne la raison suivante : Nous proclamons bienheureux ceux qui ont souffert , leur attribuant la victoire. L’exemple de Job en est une preuve : vous avez entendu sa pénitence ou sa peine et vous avez vu la fin du Seigneur. Vous avez entendu la peine de Job dans la tentation et vous avez vu la fin du Seigneur 180 dans la passion. Retenez donc l’exemple de la patience du saint homme Job, dont parle le livre de Tobie : Dieu permit que cette épreuve lui arrivât, afin que sa patience, comme celle du saint homme Job, fût donnée en exemple à la postérité . Le Seigneur, en cette vie, lui rendit le double de ses biens. Mais de peur que certains n’espèrent être rémunérés ici-bas, il ajoute : vous avez vu la fin du Seigneur 185 qui a lutté jusqu’à la mort. En ceci il nous a donné un exemple d’humilité et de longanimité, car en mourant il a triomphé et c’est pourquoi il a pu dire en Jean : Dans le monde vous aurez de la tribulation ; mais ayez confiance : moi, j’ai vaincu le monde . Beaucoup semblent patients dans la prospérité, alors qu’ils deviennent impatients dans le moindre contretemps. 190

8. Si donc nous sommes purifiés par le prix de la passion du Seigneur et illuminés par son précieux exemple, il ne nous reste rien d’autre qu’à suivre ses traces jusqu’à la perfection. Mais sachons qu’il est présomptueux de suivre certaines traces, comme celles de la sublimité de la puissance, qu’il est curieux de suivre les traces 195 de la profondeur de la sagesse, mais qu’il est glorieux de suivre les traces de la faiblesse assumée. C’est pourquoi il n’est question que de suivre les traces de la passion. – Il est présomptueux de suivre les traces de la sublimité de la puissance, car nous devons non pas les imiter, mais les adorer, selon Isaïe : Ils adoreront les traces de tes pas, 200 tous ceux qui te décriaient , [c’est-à-dire] ceux qui [d’abord] te méprisaient durant ta passion et dans ta faiblesse assumée, t’adoreront dans la condition de ressuscité et dans ta gloire selon ce que dit l’apôtre : Dieu l’a exalté et lui a donné le nom etc. Ces traces, il n’est pas prudent de les imiter comme Aman , celles dont Esther disait : Tous les serviteurs du roi, qui se tenaient à sa porte, 205 fléchissaient le genou et se prosternaient devant Aman . Mais Mardochée seul ne se prosternait point , et il en donnait la raison : Tu sais, Seigneur, que ce n’est ni par orgueil, ni par insolence, [ni par quelque désir de gloire que je ne me suis pas prosterné pas devant le superbe 210 Aman] , [car volontiers, pour le salut d’Israël], je serais prêt [à baiser les traces mêmes de ses pas] . Le texte continue en disant : après cela Mardochée vainquit et fut exalté. Aman l’orgueilleux fut réprouvé et pendu .

9. Suivre les traces de la profondeur de la sagesse est faire preuve de curiosité, car elles ne sont pas à pénétrer, mais à admirer, comme le dit le Psaume : Dans la mer tes voies et tes sentiers dans les eaux nombreuses , et tes traces ne sont pas connues . Le Psaume dit ceci à cause de la profondeur de la sagesse divine 215 dont les voies sont impénétrables selon la lettre aux Romains : Ô profondeur [des richesses et de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables !] ; et c’est pourquoi l’homme curieux est moqué dans Job : Prétends-tu sonder les traces de Dieu, atteindre la perfection du Tout-Puissant ? comme s’il disait : ne faites d’efforts d’aucune sorte vous ne comprendrez pas. Si quelqu’un veut percer quelque chose 220 des mystères de Dieu, il doit agir selon ce que nous enseigne Ruth : Elle a demandé à pouvoir ramasser les épis qui seraient restés, ceci est l’avidité de la prière ; en suivant les traces des moissonneurs, c’est-à-dire les saints docteurs, prophètes et apôtres, et c’est la humilité de la recherche ; et jusqu’à ce moment [Ruth] n’est pas retournée à la maison , ceci est l’assiduité à l’étude, sans s’arrêter un seul instant. 225

10. Suivre les traces de la faiblesse assumée est glorieux. Et ce n’est pas à délaisser, mais à imiter ; grande est la gloire de suivre le Seigneur , comme le dit Job : Mon pied a suivi ses traces ; j’ai gardé sa voie et ne m’en suis point détourné , et c’est pourquoi Job est 230 recommandé par le Seigneur comme un homme simple et droit et craignant Dieu et éloigné du mal . Il persévère toujours dans son intégrité . Les hommes saints ne doivent jamais se détourner de telles traces, comme le dit Josué : Loin de nous ce crime de vouloir abandonner le Seigneur et nous détourner de ses traces . Si donc nous voulons adhérer à Dieu et parvenir jusqu’à lui, nous devons marcher sur 235 ses traces et pour cela il nous est nécessaire de les connaître. Il faut donc savoir que les traces de la passion du Seigneur, celles qu’ils a imprimées dans sa marche vers la patrie, sont au nombre de trois, selon la triple science des conseils.

11 La première trace est le renoncement à tout bien terrestre selon le voeu de pauvreté 240 volontaire. Celui qui en dévie ne peut aboutir à la perfection. Car le Christ, de riche en tout qu’il était, s’est fait pauvre pour nous , lui qui a dit : Quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple . Ainsi, à celui qui voulait le suivre en vue du triple avantage : Maître je te 245 suivrai où que tu ailles , Jésus répondit : Les renards ont des tanières [et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête] . Et c’est à propos de cette trace, que l’on peut comprendre ce passage de Josué dit : Tout lieu que foulera la plante de votre pied, je vous l’ai donné ; foulera, par la renonciation, car qui renonce à tout, possède tout, comme le dit la deuxième aux Corinthiens : comme n’ayant rien, 250 nous qui possédons tout , et c’est sur cette trace que Paul avait posé son pied, les Philippiens : j’ai tout ce qu’il faut et même au-delà . Il ne cherchait pas ce qui était donné, mais le fruit. Les bons pasteurs doivent suivre cette trace, eux qui ne doivent pas extorquer l’argent de leurs sujets, mais libérer les âmes. Tel était Tite disciple de l’Apôtre, 255 la deuxième aux Corinthiens dit : Tite vous a-t-il exploités ? N’avons-nous pas marché dans le même esprit, suivi les mêmes traces ? Et de ces traces qu’il a suivies l’Apôtre lui-même dit : Voici que pour la troisième fois je suis prêt à aller chez vous, et je ne vous serai point à charge ; car ce ne sont pas vos biens que je cherche, c’est vous-mêmes . 260

12. La seconde trace est la mortification de la chair selon le voeu de chasteté qu’ il nous faut suivre, si nous voulons imiter le Christ et devenir ses disciples en Matthieu : Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas mon disciple . Car la continence et l’abstinence sont une croix. 265 C’est de cette trace dont parle le premier livre des Rois : Voici un tout petit nuage, comme la trace d’un pied d’un homme, montait de la mer . Le petit nuage qui monte de la terre et s’élève au-dessus de la terre, c’est l’âme continente qui vit dans sa chair une vie angélique. Et remarquez que le verset dit deux choses : que le nuage était petit et qu’il montait de la mer. En effet, pour observer parfaitement la continence, deux conditions 270 sont nécessaires : l’amertume [la mer] de la pénitence et l’abaissement de l’humilité [la petitesse du nuage]. Car la continence est parfois perdue par orgueil, et parfois par la gourmandise. Si donc nous voulons être parfaits continents, nous devons être humbles dans le coeur et abstinents dans la chair ; et cela est très difficile, comme le dit l’Ecclésiastique 275 : Tu trouveras difficilement et avec peine la trace d’un coeur content et d’un visage joyeux .

13. La troisième trace est l’abnégation de la volonté selon le voeu d’obéissance sans lequel nul ne peut suivre le Christ parfaitement, selon Matthieu : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce 280 à lui même , c’est-à-dire à sa propre volonté. Car le Christ fut obéissant au Père jusqu’à la mort . Qui donc veut suivre ses traces doit soumettre sa volonté à la volonté de Dieu, comme les Rois le disent d’Ezéchias : Il s’attacha au SEIGNEUR, et ne s’est pas détourné de ses traces . Qui veut suivre parfaitement le Christ doit 285 soumettre sa volonté à celle du prochain, car le Christ fut soumis à la volonté de Marie et de Joseph, comme Jacob le dit à Esaü : Que mon seigneur prenne les devants sur son serviteur et moi, je suivrai doucement ses traces . Mais parce que notre volonté est variable, nous devons lier notre pied par le voeu, comme Job : Tu as mis mon pied 290 dans des entraves,et tu as observé tous mes sentiers, tu as considéré les traces des mes pieds . Quelques-uns craignent l’étroitesse de cette vie, mais bien qu’elle soit étroite au commencement, elle s’amplifie au milieu, selon ce que disent les Proverbes : Je te conduirai par les sentiers [de l’équité] ; et devient très ample à la fin, selon le Psaume : Dirige-moi dans un sentier [droit] . Car comme le disent les 295 Proverbes : Le sentier des justes s’avance comme la lumière resplendissante du matin, qui croît jusqu’à la perfection du jour , car il n’y a plus de couchant. Qu’il nous y conduise etc.

fr Michel Caille, ofm.

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