SAINT BONAVENTURE 1217 - 1274
Jeudi 5 avril 2012 matin
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SERMON DU JEUDI SAINT

Nous étudierons les § 5, 6, 7.

ESSAI DE COMMENTAIRE

Dates et circonstances
Ce sermon appartient au corpus des Sermones de Diversis, le dix-huitième dans l’édition critique de J. G. Bougerol. C’est le cinquième sermon sur le Jeudi-Saint. Il forme un ensemble de trois sermons avec ceux du Vendredi-Saint et du Samedi-Saint. "Si les sermons pour le Jeudi-Saint et le Vendredi-Saint semblent avoir été prononcés au cours des offices liturgiques célébrés après None, le sermon du Samedi-Saint par contre, apparaît avoir été prononcé après l’office de Matines, c’est-à-dire, le matin ; il n’y est, en effet, pas question de la résurrection, mais seulement du repos dans le sépulcre. Les trois sermons ont été donnés les 14, 15, 16 avril 1267, au couvent des frères de Paris." J. G. Bougerol, Sermones de Diversis, p. 270. Ce sermon avait été édité auparavant par les P. de Quaracchi, Opera omnia, t. 9, p. 255b-259b ; c’était le cinquième sermon.

PLAN ET STRUCTURES

Thème : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Mt 11, 27-28.

Le prothème
Le prothème prend comme point de départ Ap 22, 17. Ce prothème concerne plutôt les auditeurs. Celui qui écoute ne peut venir seul à la communion, il faut venir avec d’autres parce qu’il s’agit d’un bien commun et donc il faut le partager. Cela rejoint bien le texte de l’Apocalypse choisi comme verset du prothème. De plus, les auditeurs "sont contraints d’y tendre avec zèle."

THEME DU SERMON

Ce sermon du Jeudi Saint et les deux des jours suivants sont groupés sous le même verset thématique de Mt 11, 28. Au début de ce sermon, §2, Bonaventure présente sa triple invitation :

sermon invitation verset : Mt 11, 28 divisé en trois temps Jour Saint
1 à la cène Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et je vous soulagerai. Aujourd’hui Jeudi
2 à la croix Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur. Demain Vendredi
3 au repos et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Samedi Samedi

Comme on le voit, cette triple invitation est répartie d’après la triple partition du verset de Mt 11, 28. En raison de ce plan d’ensemble des sermons se répartissant sur les trois jours Saints, Bonaventure ne donnera pas le plan général du sermon du Jeudi-Saint, il faudra donc le découvrir au fur et à mesure.

PREMIERE PARTIE (§3) : L’invitation à se reposer, vaut pour ceux qui se donnent de la peine.

L’invitation à la Cène concorde avec le début du verset : Venez. Il s’agit du repos spirituel et celui-ci est lié à l’effort spirituel ; le second découle du premier. Cet effort spirituel est quadruple et chaque effort est illustré par l’Ecriture. Le §3 contient tout entier la première Partie.

effort le quadruple effort porte sur Ecriture
1 la lamentation sur nos péchés Ps 6, 7
2 l’anéantissement des ennemis 2Tm 2, 3-5
3 le progrès dans les vertus 1Co 15, 10
4 le support des tribulations. Ps 68, 3-4

Le second effort spirituel est aussi celui de la persévérance (Ps 72, 5). Au troisième effort spirituel, s’ajoute la dimension de récompense ; au quatrième effort Bonaventure affirme que Dieu secourt ceux qui appellent. Il appuie ses dires par le Ps 68, 3-4 pour la persévérance et surtout par l’exemple du Christ à Gethsémani et termine par l’exemple de Jonas et de son ricin (Jon 4, 6).
Bonaventure conclut cette première partie par un rappel de Mt 11, 28-29 mais surtout aussi en ouvrant à l’espérance de partager le banquet dans le Royaume, récompense des efforts et des labeurs supportés, en citant Lc 22, 28-30.
Toute cette première partie tourne autour de la racine latine labor / laborare que nous retrouvons pas moins de 25 fois soit sous forme de substantifs (16) ou de verbes (9).

DEUXIEME PARTIE (§4 à 8) : comment le Seigneur soulage-t-il ceux qui sont éprouvés ?

Le plan de la deuxième partie est annoncé au §4.
La deuxième partie comprend 4 parties (§5 à 8), car le réconfort est quadruple.

§ le réconfort est :
5 magnifiquement préparé
6 offert avec amour
7 un réconfort au goût suave
8 on doit le recevoir avec sagesse

Le premier réconfort est magnifiquement préparé (§5) : deux temps.
Premier temps
Pour le premier temps Bonaventure se sert de la métaphore de la grandeur royale avec le vocabulaire adéquate pour l’illustrer : roi, princes, pays royal. Il évoque à ce propos le festin préparé par le Roi Assuérus pour la Reine Esther (Est 2, 18). Bonaventure explicite ces métaphores :

métaphores réalités Ecriture
le pays noble l’Eglise
le roi le Christ Est 2, 18
les princes les Apôtres
le roi Assuérus le Christ
le réconfort est plus noble que le corps l’âme du Christ

Deuxième temps
Pour le second temps, c’est le festin du roi Ozias, dans Judith, qui sert de métaphore (Jd 6, 19) parce que Ozias est interprété comme le pontife suprême signifiant le Christ. Bonaventure détaille Jd 6, 19 et confectionne une formule de mémorial à partir de 1Co 11, 23.

figures significations le Christ Ecriture
Ozias pontife suprême la force du Seigneur force He 4, 14
Achior lumière de mon frère
Melchisédech Roi de justice et de paix juge et paix Gn 14, 18

Devant ce réconfort royal et pontifical, il faut s’empresser d’y aller pour surtout éviter d’être discourtois. Il faut aussi se défaire d’une âme vile qui nous ferait ressembler aux fils d’Israël, excédés par la manne (Nb 21, 5) et désireux de revenir aux oignons d’Egypte (Nb 11, 5).

Le deuxième réconfort est offert avec amour (§6) et ce, de deux manières.
La première manière est celle de la condescendance amicale (Is 28, 12) ; il faut recevoir aussi à la consolation et au respect (Gn 18, 4-5). Le modèle est ici Abraham dont l’accueil des trois personnages est comparé au Christ qui lave les pieds de ses disciples (Jn 13, 5). L’humilité et l’abaissement s’expriment enfin par Ct 2, 3 ; de même que la Bien-aimée se penche sur la poitrine de son Bien-aimé, de même le Christ s’incline à l’ombre de l’Arbre par excellence qui est l’Arbre de la Croix. Ce n’est pas seulement un abaissement de courtoisie et de politesse, ni même un abaissement physique corporel, mais c’est là le suprême abaissement, celui du don de la Vie.

Deuxièmement, le réconfort est offert avec amour dans un partage libéral. Il s’exprime par le Ps 22, 1-2 et Bonaventure fait le lien avec Is 25, 6 grâce à l’identification du pré d’herbe fraîche avec Sion, montagne sur laquelle aura lieu le festin entrevu par le prophète. La montagne c’est aussi l’éminence de la hiérarchie de l’Eglise.
Le texte d’Is 25, 6 que Bonaventure vient juste de citer ne mentionne pas de feu. C’est un artifice qui permet à Bonaventure d’introduire l’Esprit, vertu du Verbe divin et le ministre qui est le prêtre. Cela donne un tableau complet de l’Institution eucharistique. On pourrait y voir une lointaine évocation de Lv 7, 9 : toute offrande de fleur de farine qui se cuit dans le four ou qui se rôtit sur le gril, ou qui s’apprête dans la poêle, appartiendra au prêtre par lequel elle est offerte.
Ce deuxième temps se termine par l’évocation du Fils prodigue à qui le Père offre le veau gras qui est le Corps du Christ.

Le troisième réconfort est un réconfort au goût suave (§7) selon deux sources.
Bonaventure se réfère aux mots du verset thématique : Je vous soulagerai.
Première source : la charité (Phm 1, 20) ; cela vient du fait que l’on partage la même nourriture (1Co 10, 1) ; mais tandis que "les (pères) mangèrent par la foi, nous autres (nous mangeons) par la foi et les sacrements." Bonaventure rattache toujours son propos à la première Alliance et montre la différence entre celle-ci et la Nouvelle. Cette nourriture a aussi une capacité d’éternité (Sg 16, 20 ; Jn 17, 3). Comme Bonaventure avait parlé des conditions de réception, il parle maintenant des conditions de goûter, en effet sont exclus de cette nourriture les âmes infectées. Pour ceux-ci le goût est à l’inverse, il est amer.
Deuxième source : le don, l’influx de la joie spirituelle. A l’appui de ceci, Bonaventure avance Dt 12, 18 ; Ps 35, 9. Le désir fait bien entendu partie de cette joie (Ps 41, 2). Il y a aussi les opposants, ce sont ceux qui préfèrent les chairs infectes, ces charnels sont des chiens.

Le quatrième réconfort consiste à le recevoir avec sagesse (§8) par deux attitudes.
Il faut deux types de dévotion pour se préparer à recevoir ce repas spirituel :
Les deux attitudes sont complémentaires l’une précède le repas, l’autre le suit.
La dévotion antécédente, c ’est la préparation par les disciples du repas pascal (Mt 26, 17 et Mc 14, 13) qui sert de référence à cette attitude. Jésus envoie ses disciples à la ville pour préparer le repas pascal. Dans la ville où les disciples sont envoyés (Mc 14, 13), Bonaventure voit l’Eglise dans laquelle nous devons entrer car c’est l’endroit "de l’affection de charité envers les affligés et de remerciement envers Dieu."
La dévotion concomitante, c’est la dévotion qui accompagne le repas. Ex 12, 8-9, 11 sert de référence. L’ Esprit-Saint y est à l’œuvre, pour montrer comment les fils d’Israël doivent manger l’agneau pascal, de manière à "assimiler celui qui mange à ce qu’il mange". Bonaventure interprétera allégoriquement ces versets au §9.

TROISIEME PARTIE (§9 à 11) : posséder le feu d’un amour vivace.

Le plan de la 3° partie n’est pas annoncé, on le découvre seulement au §11.
La charité a trois sources qui déterminent les trois moments de cette troisième partie : un cœur pur, une bonne conscience et une foi sans détour. Cela évoque plus ou moins les trois vertus théologales.

§9 les trois vertus théologales

attitudes vertu théologale Ecriture
1 cœur pur charité 1Co 5, 7
2 bonne conscience Ex 12, 9
3 foi Ex 12, 9-10

Ex 12, 9-11 sert à donner le contenu de la foi en la divinité, en l’humanité du Christ, aux espèces sacramentelles.

§10 la force d’une vertu parfaite dans la confirmation du sacrement
Bonaventure donne un exemple homilétique pour appuyer sa parole.
Interprétation allégorique de Ex 12, 11 qui permet d’énumérer les quatre attitudes requises pour se conformer à ce sacrement :

se conformer au sacrement par Ex 12, 11
une sainte pureté (prudence) ceignez vos reins
une prompte obéissance (justice) les sandales aux pieds
la force de la patience le bâton à la main
une pudeur vigilante ou vertu de tempérance vous mangerez en toute hâte

§11 conclusion du sermon
Pour manger l’Agneau, il convient d’acquérir les sept vertus requises : les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales.
Les trois vertus théologales ont été présentées au §9.
Les quatre vertus cardinales : que veut dire l’incise : qui sont évoquées (quae tactae sunt /que l’on vient d’évoquer ?). Bonaventure les évoque-t-il au §10 ? Car, si l’on voit bien, au §10, la présence de la force et de la tempérance, l’attribution des deux autres vertus cardinales n’est pas très clair. Ne faut-il pas supposer que, comme Bonaventure termine par les deux dernières, nous pourrions avoir, en suivant l’ordre traditionnel, les deux premières évoquées par le début d’Ex 12, 11. Ainsi la pureté du cœur irait avec la prudence et l’obéissance avec la justice.
Enfin, Bonaventure souligne une dernière opposition entre deux groupes qui se présentent à la Cène : ceux que le Seigneur accueille (Ct 5, 1) c’est-à-dire ceux qui ont acquis les sept vertus et les autres. Ces derniers se font interroger par le Maître : Mt 22, 12.

Vocabulaire
La notion de labeur, fatigue, très bien représentée au début du sermon (27 fois), le substantif "labor" (15 fois) ou le verbe "laborare" (12 fois). Puis à partir du §4 domine le "soulagement" ("refectio") qui apparaît (28 fois) tandis que le verbe apparaît (11 fois).

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SERMON DU JEUDI-SAINT

Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai.
Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur,
et vous trouverez soulagement pour vos âmes .

1. Que celui qui écoute dise : Viens .
Cette dernière parole qui se trouve dans l’Apocalypse, est enjointe à tous ceux qui écoutent la vérité pour les inviter à venir et à écouter ; car personne n’est digne de venir à la communion de la joie éternelle, à moins qu’il ne veuille avoir des compagnons parce qu’il s’agit d’un bien commun. Celui-ci est plus digne de venir qui souhaite avoir de 10 nombreux compagnons. C’est à juste titre qu’il est dit : Que celui qui écoute dise : Viens. Nous, auditeurs, nous sommes donc contraints d’en inviter d’autres à venir, et nous invités, nous sommes contraints d’y tendre avec zèle. Il faudrait réprimander celui qui écoute et qui est invité, s’il ne répond pas attentivement à cette invitation, car personne ne peut 15 s’en excuser. Prions donc le Seigneur de n’être pas des rustres et de ne pas mépriser cette invitation propre à assurer le salut de nos âmes.

2. Venez à moi, vous tous, etc. Cette parole, écrite dans l’évangile de Matthieu, est parole de notre Seigneur dans lequel le Sauveur invite 20 ceux qui sont fatigués par une vie de pénitence à entrer dans la communauté de la joie éternelle. Il invite à cette communauté de triple manière : tout d’abord il nous invite à la cène, ensuite à la croix, enfin au repos. Il nous invite :
1° à la cène en disant : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et je vous soulagerai.
2° A la croix 25 : Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur.
3° Au repos : et vous trouverez soulagement pour vos âmes.
La première invitation est adressée aujourd’hui, la seconde le sera demain, la troisième samedi.

3. En premier, il nous faut voir comment Dieu nous invite à la cène 30 lorsqu’il dit : Venez etc. Car il invite ceux qui peinent à se reposer. Celui qui peut et sait travailler et le doit, s’il ne veut pas travailler ne doit pas se reposer ; ainsi qui fuit l’effort spirituel ne doit pas se reposer, car le repos spirituel ne convient qu’à celui qui accepte l’effort spirituel. Or cet effort spirituel 35 est quadruple :
1° la lamentation sur nos péchés,
2° l’anéantissement des ennemis,
3° le progrès dans les vertus,
4° le support des tribulations.
L’effort spirituel porte en premier sur la lamentation sur nos péchés, à l’exemple de David qui disait : Je me suis épuisé en gémissements, je laverai 40 chaque nuit mon lit , etc. Nous devons travailler à aimer Dieu et à exterminer le mal, et donc David pleurait fréquemment et humblement ; c’est pourquoi il dit : chaque nuit, pour souligner la fréquence du travail et des pleurs ; de mes larmes j’arroserai ma couche , pour montrer l’abondance des larmes. David, le roi noble et homme sage/de cœur, a voulu 45 pleurer son péché et cependant il n’en avait commis qu’un seul. Que ferons-nous, donc vieillards ? Nous devons pleurer notre péché. Certains sont des vieillards en pleurant leur péché, comme Jérémie : Ils exercent leurs langues à mentir ; ils s’étudient à mal faire . - Le second effort spirituel consiste dans l’extermination des ennemis, comme le dit 50 l’Apôtre à Timothée : Prends ta part de souffrances, en bon soldat du Christ Jésus . Personne enrôlé au service de Dieu ne s’encombre des affaires de la vie civile . Et il poursuit : Sache que personne ne recevra la couronne que s’il a lutté suivant les règles . Prends ta part de souffrances en bon soldat en te défendant, car la vie de l’homme sur la terre est une lutte. Nous avons en effet, des ennemis très forts ; 55 il nous faut donc être de bons soldats. La manière de lutter, c’est de s’éloigner de ceux qui nous éloignent des bonnes oeuvres, ce que dit l’Apôtre : Personne enrôlé au service de Dieu [ne s’encombre des affaires de la vie civile] . Il faut aussi persévérer dans l’épreuve, ce que souligne le Psaume : Au labeur des mortels ils n’ont aucune part, ils ne seront point frappés avec le reste des hommes . Plus encore 60 avec les démons. - Le troisième effort spirituel consiste à progresser dans les vertus, comme le dit l’Apôtre aux Corinthiens : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ; et il poursuit : J’ai travaillé plus qu’eux tous ; il dit cela, parce qu’il a progressé de vertu en vertu. Mais pourquoi a-t-il travaillé plus que les autres ? Parce que, en vérité, chacun recevra la récompense (mercedem) 65 selon son travail. C’est pourquoi celui qui accomplit un travail important recevra une récompense importante. Car Dieu portera une balance et il pèsera la récompense selon le travail. Celui qui fuit le travail ne recevra ni récompense ni consolation. Les Proverbes disent en effet : [A cause du froid] le paresseux n’a pas labouré, il mendiera l’été mais on ne lui donnera rien ! - 70 Le quatrième effort spirituel consiste dans le support des tribulations, le Psaume dit : Je suis descendu au fond de la mer et la tempête m’a submergé ; et encore : Je me suis fatigué à crier, ma gorge en a été enrouée . Le Christ criait que s’éloigne le calice et ceux qui crient dans le calice de la tribulation, le Seigneur les exauce volontiers. Quand Jonas criait vers le Seigneur, 75 le Seigneur fit qu’il y eût un ricin [qui grandit au-dessus de lui], afin de donner de l’ombre à sa tête et le Psaume dit : Tu as donné de l’ombre à ma tête au matin du combat . Ainsi le Seigneur dit dans l’évangile à ceux qui supportent ces quatre épreuves : Venez à moi vous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai , comme Il le dit en Luc : Vous êtes, vous, ceux qui avez tenu bon avec moi dans mes tentations ; et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi ; vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume .

4. Mais comment le Seigneur soulage-t-il ceux qui sont éprouvés/laborantes ? Le Christ exerce un soulagement/refectionem éternel dans l’Église militante et il réconforte ceux qui ont peiné dans les quatre épreuves évoquées plus haut, du réconfort de son corps 85 très glorieux. Il invite à ce réconfort/repas (refectione) comme à
un réconfort/repas (refectione) magnifiquement préparé, §5
deuxièmement offert avec amour (caritate exhibita), §6
troisièmement un réconfort au goût suave (suaviter cibativa), §7
quatrièmement que l’on doit recevoir avec sagesse (spiritualiter suscipienda). §8

5. Ce réconfort est magnifiquement préparé selon la magnificence de la grandeur royale et
90 selon la magnificence du pouvoir* pontifical. — D’abord ce réconfort est magnifiquement préparé selon la magnificence de la grandeur royale, comme le dit l’Ecclésiaste : Heureux le pays dont le roi est né noble, et dont les princes mangent au temps voulu . C’est le pays de la sainte mère Église dont le roi est né noble car il est le Roi des Rois et le Seigneur 95 des Seigneurs . Il a préparé pour les princes du peuple, c’est-à-dire les apôtres non un repas (refectionem) de débauche, mais un repas spirituellement réconfortant (refectiendum) et ce repas a été magnifiquement préparé, ce qui est figuré dans le livre d’Esther , quand le roi Assuérus fit préparer un grand festin, pour montrer à tous sa magnificence le festin d’Esther, à tous les grands officiers et serviteurs et prodigua les présents avec une libéralité royale. Le roi Assuérus, c’est-à-dire le Christ, fit 100 préparer un repas en préparant son propre corps pour le festin et ce fut non pas un festin de chair, mais un festin éternel et spirituel et il fut magnifique. Ce réconfort est plus noble que le corps du Christ, c’est l’âme du Christ.- Ensuite, ce réconfort fut magnifiquement préparé selon la magnificence du pouvoir pontifical, ainsi dans Judith : 105 Ozias prit Achior chez lui. Ayant convoqué tous les prêtres, le jeûne ayant cessé, il offrit un banquet aux anciens . Ozias, pontife suprême est interprété comme la force du Seigneur et signifie le Christ, ainsi que le dit la lettre aux Hébreux : Nous avons un grand prêtre souverain qui a traversé les cieux . Il prit chez lui Achior, qui est interprété comme la lumière de mon frère ; et ayant convoqué tous les prêtres, le Christ prépara le repas quand il donna son corps ; il convoqua les prêtres quand il les ordonna et dit : Chaque fois que vous ferez cela faites-le en mémoire de moi ; le jeûne étant achevé ils se réconfortèrent à l’accomplissement du jeûne (le jeûne étant achevé). Ce réconfort est royal et pontifical ; 115 il est figuré par le repas de Melchisédech dont parle la Genèse, où l’on dit que le roi de Salem apporta/offrant du pain et du vin, bénit Abraham . Le roi de Salem veut dit le roi de justice ou le roi de la paix et figure le Christ qui fit la paix et jugera le monde ; n’ayant ni commencement ni fin , et recevant le pain, le bénit quand il donna son propre corps. Il nous invite 120 à ce repas (refectionem), lui le Roi des Rois ; et nous sommes très discourtois en refusant de venir, parce que les anges y assistent très volontiers. Mais certains ont une âme vile, ceux que le Seigneur invite à ce repas (refectionem) céleste, comme les fils d’Israël qui avaient la nausée et étaient excédés de cette nourriture si légère et désiraient 125 les oignons d’Égypte et les autres nourritures du même genre qu’ils y avaient mangé . Ainsi agissent les hommes charnels.

6. Deuxièmement, ce repas (refectio) fut offert avec amour, grâce à une condescendance amicale et un partage libéral. Le Seigneur vint lui-même et il reçut les siens et leur distribua largement son repas (refectionem).
— Ainsi je dis que d’abord, ce repas fut offert avec amour grâce à une condescendance amicale est suggérée par Isaïe : Voici mon repos (requies mea) ! je soulagerai (reficiam) l’accablé ! Il convient non seulement de recevoir au repas (convivium), il faut aussi recevoir à la consolation et au respect/déférence, comme on le lit dans la Genèse, quand Abraham invita 135 les anges et leur courut au-devant : Qu’on apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds et vous vous étendrez (requiescite) sous l’arbre . Il leur promit un morceau de pain et tua un veau gras . Le Seigneur fit de même quand il voulut donner un repas (convivium) avec ses amis, il fit apporter un bassin d’eau et se mit à laver les pieds des disciples . Voilà 140 comment la majesté divine s’humilie et s’abaisse en se prosternant aux pieds de ses disciples. Alors le Christ put dire : A l’ombre de celui que j’avais désiré je me suis assis , à savoir sous l’arbre de vie, quand, à la cène, un disciple se pencha sur la poitrine du Seigneur . Alors Dieu qui fit un tel repas pour des pécheurs, dit : 145 Nous apporterons un morceau de pain et vous vous réconforterez le coeur . Ce n’est un pas pain corporel, qui est la nourriture du corps, mais un pain spirituel qui est la nourriture de l’esprit, dont parle Augustin : "Crois et mange-moi ." Quelle merveilleuse condescendance !
— Ensuite, ce repas fut offert avec amour et un partage libéral, ainsi que 150 le dit le Psaume : Le Seigneur est mon pasteur, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche il me donne la pâture. Vers les eaux du repos (refectionis) il me mène , c’est-à-dire grâce à l’affluence de toutes les joies et consolations (refectionum). Ce pré d’herbe fraîche (locus pascuae) est Sion selon Isaïe : Le Seigneur préparera pour tous les peuples sur cette montagne c’est-à-dire dans l’éminence de la hiérarchie de l’Eglise ; un festin (convivium) de viandes grasses 155 juteuses, de bons vins clarifiés. Le feu par lequel se préparera le repas est l’Esprit saint, vertu du Verbe divin, le ministre est le prêtre ; ce festin de viandes grasses juteuses et de bons vins clarifiés, selon le Psaume : Ma coupe enivrante est admirable ; elle constitue le partage infiniment libéral et jamais on eût pensé 160 qu’il fût si grand. Ce repas (refectio) est offert avec amour, avec une humble condescendance et un partage libéral . Il est à rapprocher du fils prodigue dont parle l’Évangile ; à peine revenu à son père qu’il reçoit la plus belle robe et l’anneau au doigt . Le fils prodigue est le pécheur revenant à son père, il est le 165 pénitent qui revient au Seigneur dans la pénitence ; du plus loin qu’il le voit, le Seigneur court vers lui et lui prépare le veau gras , c’est-à-dire le corps du Christ, et la musique et les danses, c’est-à-dire la douceur et la consolation spirituelle. Le fils aîné , mû par la colère, c’est le Juif qui ne veut pas manger, ni entrer dans la maison , alors que le peuple 170 païen est admis quand il est illuminé par la foi.

7. Quelqu’un pourrait dire : Je ne connais pas le goût de ce repas (saporem huius cenae). C’est pourquoi le Christ répond : Je vous soulagerai (reficiam) avec une nourriture (refectione) au goût suave (suaviter cibativa), à cause du lien de la concorde sociale et de l’influx de la joie spirituelle.
— Premièrement, dit l’Apôtre : J’attends de toi ce service 175 dans le Seigneur ; que je puisse soulager (reficiam) mon coeur dans le Christ . Paul recommandait ainsi la charité qu’il pratiquait, car les entrailles de la charité proviennent du coeur ; la charité du Christ apparaît en ceci que nous mangeons la même nourriture, le même morceau avec le Christ et ceci est le lien de l’unité comme le dit l’Apôtre 180 aux Corinthiens : Je ne veux pas que vous l’ignoriez, frères : nos pères et nous ont tous mangé le même aliment spirituel et ont bu le même breuvage spirituel , mais eux mangèrent par la foi, nous autres par la foi et les sacrements. C’est pourquoi la Sagesse parle de cet aliment : Tu as donné à ton peuple une nourriture d’anges, 185 Seigneur . C’est la vie éternelle dont parle Jean : La vie éternelle c’est qu’ils te connaissent, toi le seul véritable Dieu, et ton envoyé Jésus Christ ; et encore dans la Sagesse : Tu as envoyé du ciel un pain tout préparé, capable de procurer toutes les délices et de satisfaire tous les goûts . Mais ce pain semble amer aux âmes infectées, alors que la Sagesse dit qu’il était transfiguré 190 en toutes les suavités . Ce pain unit donc à un seul chef et plus grands sont l’union et l’amour, plus grande est la délectation. Le Christ aime l’âme par-dessus toutes choses et donc toutes les délectations du monde ne sont rien au regard de la délectation qu’elle peut trouver dans le Christ. - De même, ce repas (refectio) possède un goût suave 195 par l’influx de la joie spirituelle. Le Deutéronome dit en effet : Tu te réjouiras et tu mangeras en présence du Seigneur ton Dieu , maintenant par la foi, mais dans le monde à venir par le face à face, 200 ils s’enivreront de l’abondance de ta maison . Nous devons désirer ardemment cette nourriture pour dire avec le Psaume : Comme languit une biche après l’eau vive, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu . Certains préfèrent les chairs infectes à la chair de l’Agneau immaculé ; et ces charnels sont comme des chiens 205 exclus de ce repas. On voit maintenant comment ce repas est magnifiquement préparé, offert avec amour, au goût suave et pourquoi seuls ceux qui le reçoivent spirituellement le ressentent.

8. Ce repas doit être reçu avec sagesse (spiritualiter suscipienda). Nous devons comprendre que pour le recevoir avec sagesse (sapienter suscipiatur), il importe que 210 l’homme se prépare à ce repas (istam refectionem) avec une dévotion antécédente et ensuite qu’il le reçoive avec une dévotion concomitante.
- En premier, dis-je, on doit se préparer à ce repas spirituel (refectionem spiritualiter) comme on peut le lire dans Marc. Les disciples dirent 215 au Seigneur : Où veux-tu que nous te préparions de quoi manger la pâque ? Le Seigneur les envoya alors à la ville en leur disant : un homme viendra à votre rencontre portant une cruche d’eau . Il a une grande pièce en haut et dites lui : Le Maître te fait dire : Où est mon repas (refectio mea) ? Le Seigneur les envoie à la ville parce que celui qui veut recevoir ce repas (istam refectionem) doit entrer dans 220 l’église, c’est-à-dire dans la ville de l’affection de charité envers les affligés et de remerciement envers Dieu ; il dit : une grande pièce en haut, cela signifie la dilatation de la charité. L’âme du Christ transcende tous les cieux et celui qui possède cette charité aime tout le monde et transcende le monde. Il faut donc se préparer à ce repas (istam refectionem), 225 à la venue de Dieu.
- En second lieu, on se prépare avec sagesse par la dévotion qui accompagne le repas, comme il est dit dans l’Exode quand l’Esprit saint a enseigné aux fils d’Israël comment ils devaient manger l’agneau pascal avec des herbes amères et des pains azymes . 230 N’en mangez rien de cru ou bouilli ; vous en mangerez la tête, avec les pieds et les intestins ; les reins ceints, sandales aux pieds, le bâton à la main . Ainsi l’Esprit saint montre ouvertement que l’homme qui désire recevoir le corps du Christ possède une dévotion 235 qui l’enflamme et le transforme de manière à assimiler celui qui mange à ce qu’il mange. L’homme doit être rempli d’un amour vivace et doué de la force d’une vertu parfaite.

9. Je dis donc que l’homme qui désire recevoir le corps du Christ, possède le feu d’un amour vivace 240 qui est la charité venant d’un coeur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sans détours .
Premièrement, cela requiert de l’homme qu’il ait le feu d’un amour vivace de sorte qu’il possède la charité venant d’un coeur pur qui est le fruit du feu de l’amour adjoint à la componction qui donne la conscience pure. Alors on chante : Notre pâque, le Christ a
été immolé, célébrons donc la fête, 245 [non pas avec du vieux levain, ni un levain de malice et de perversité, mais avec des azymes de pureté et de vérité] .
Deuxièmement il faut que ce soit la charité venant de la bonne conscience qui exclut tout appétit charnel , toute cruauté et c’est pourquoi il dit : Ne mangez rien de cru ou
bouilli . N’en mangez rien de cru, c’est-à-dire [ne mangez pas] avec cruauté ; ou de bouilli, c’est-à-dire avec un esprit charnel : que ton cœur ne soit ni charnel ni cruel.
Troisièmement il faut que ce soit la charité venant d’une foi sans détours, 250 universelle et intégrale, celle qui nous conduit à croire [vous en mangerez la tête] en la divinité, [avec les pieds], en l’humanité du Christ, [avec les intestins] vous mangerez les espèces sacramentelles : cela s’opère quand la foi ne laisse place à aucun doute et dans un assentiment parfaitement libre. Le reste vous le brûlerez au feu c’est-à-dire s’il y a quelque chose que l’on ne peut découvrir, 255 tu dois le brûler au feu, cela veut dire qu’il faut se laisser conseiller par l’Esprit Saint. Celui qui veut comprendre ce sacrement, doit comprendre comment le Christ a été conçu dans le sein de la Vierge sans corruption de la Vierge, et comment il est né sans que sa mère cesse d’être Vierge. C’est l’Esprit saint qui nous l’enseigne dans le coeur, car il s’agit de son oeuvre. 260

10. En second lieu, pour recevoir dignement le corps du Christ, il faut avoir la force d’une vertu parfaite dans la confirmation du sacrement. J’ai entendu parler d’un laïc qui avait une foi souveraine envers le sacrement de l’autel et du corps du Christ. Il demanda qu’on lui porte le corps du Christ pour qu’il le voie. Le prêtre, voyant sa dévotion, 265 le fit et le laïc dit : Seigneur, que volontiers je te reçoive si je le puis. Après cela, le prêtre se retira. Le laïc le rappela et lui dit : Seigneur, puisque je ne puis recevoir mon Sauveur, permettez au moins qu’on me lave ma poitrine et que l’on y pose un manuterge, et ensuite que vous posiez le Sauveur 270 sur ma poitrine. Le prêtre le fit et tous les assistants virent le corps du Christ pénétrer sa poitrine et parvenir jusqu’à son coeur ; il mourut dans une grande consolation. On lit du maître Hugues de Saint-Victor, très grand clerc et fidèle que, malade 275 à la mort, un prêtre vint à lui et maître Hugues lui dit : Avez-vous célébré la messe aujourd’hui ? Le prêtre lui répondit qu’il avait déjà célébré ; il lui demanda de souffler dans sa bouche. Le maître mourut alors grandement consolé.
— Nous devons nous conformer à ce sacrement et tout d’abord par une sainte pureté : Ceignez vos reins. 280
— Deuxièmement, par une prompte obéissance, c’est pourquoi il dit : les sandales aux pieds, pour que nous puissions marcher sans achopper aux pierres.
— Troisièmement, par la force de la patience : le bâton à la main.
— Enfin, par une pudeur vigilante dans la vertu de tempérance : vous mangerez en toute hâte .

11. De ceci on peut conclure que pour manger l’Agneau, sept vertus sont requises : trois théologiques, la foi, l’espérance, la charité qui fondent le coeur pur, la bonne conscience et la foi sans détours. Quatre vertus cardinales sont également requises qui sont évoquées et quand nous avons toutes ces vertus, alors nous dira le Seigneur : Mangez, amis, buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés . Et si vous n’aviez pas ces vertus, alors il te dirait : Ami, pourquoi es-tu entré ici , c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? Car l’Apôtre dit : Celui qui mange et boit indignement, mange et boit sa propre condamnation . Demandons au Seigneur etc.

Traduction du P. J.G. Bougerol revue, précisée et augmentée par le fr Michel Caille.

Texte à usage strictement personnel ne peut être commercialisé.
Frère Michel Caille, franciscain.