SAINT BONAVENTURE 1217 - 1274
Samedi 7 avril 2012 après midi
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QUATRIEME DIMANCHE DE CAREME

Nous étudierons les 2ème et 3ème parties.

ESSAI DE COMMENTAIRE

Si l’on en croit la chronologie présentée par J. G. Bougerol, ce sermon a été prêché par Saint Bonaventure, le 26 mars 1250 (J.G. Bougerol, Introduction à l’étude de Saint Bonaventure, p. 204). Il s’est expliqué sur cette question dans son édition critique à la p. 15.

PLAN ET STRUCTURES

Thème : Une foule nombreuse le suivait, parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait sur ceux qui étaient malades. Jn 6, 2.

THEME DU SERMON
Ce sermon prend comme point de départ Jn 6, 2. Bonaventure opère d’abord une réflexion sur la maladie, celle du corps et celle de l’âme, l’une était le signe de l’autre. Il présente ensuite les étapes qui amènent à la guérison. Ce qui est vrai dans l’ordre médical naturel, l’est aussi dans l’ordre spirituel. Bonaventure considère le péché comme "une défaillance, une corruption ", une maladie et le remède est apporté par Jésus. Bonaventure montre une fois de plus son sens de l’observation et son bon sens naturel et spirituel.
Le §2 donne le plan général du sermon. Il offre une réflexion sur la maladie du corps et de l’âme, mais surtout énonce les différentes étapes pour arriver à la guérison. A chaque étape, comme autant de parties du sermon, correspond une partie du verset.

étapes naturelles étapes spirituelles Jn 6, 2
1 recours au médecin commencement de la justice et de la sainteté Une foule nombreuse le suivait
2 on montre la maladie désignation du malheur humain sur ceux qui étaient malades
3 on reçoit la guérison ostension de la bonté divine parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait

PREMIERE PARTIE (§3 à 6) : le commencement de la justice et de la sainteté.
Base scripturaire : Une foule nombreuse le suivait.
Le §3 donne le plan de la première partie. Dans ce sermon, Bonaventure n’indique pas, de manière nette, l’entrée dans la première partie.
Le commencement de la justice et de la sainteté se réalise dans la marche à la suite du Christ. Il s’opère de trois façons :

§ opérations Ecriture
4 mépris volontaire de la cupidité terrestre Lc 9, 57 ; Mt 9, 9 ; Ps 61, 11
5 vrai abaissement d’une humilité profonde Gn 33, 14 ; Si 23, 38
6 continuelle mortification de sa propre chair Mt 10, 38-39 ; Gl 5, 24

DEUXIEME PARTIE (§7 à 10) : désignation du malheur humain.
Base scripturaire : sur ceux qui étaient malades.
Le §7 annonce le plan de cette deuxième partie.
En réfléchissant sur "la condition de la misère humaine", Bonaventure revient sur la correspondance qui existe entre extérieur et intérieur. Il formule à nouveau le thème de son sermon : " En ce temps-là, la maladie extérieure était le signe de l’infirmité intérieure."
La maladie, tant corporelle que spirituelle est due à un déséquilibre. Cela permet une comparaison des deux équilibres engendrés par les maladies respectives. Alors le déséquilibre de la maladie corporelle est simple, celle des humeurs, le déséquilibre de la maladie spirituelle est plus complexe. Cet égard entre les deux types de maladies apparaît sur le tableau. Tout cet enchaînement est d’une grande finesse psychologique.

maladie corporelle
due au déséquilibre maladie spirituelle
due au déséquilibre
des humeurs des dispositions de l’âme : espoir
crainte
joie
amour

L’enchaînement des émotions et de leurs suites forme les trois stades de la deuxième partie. On en arrive aux maladies réciproques.

§ l’émotion de produite engendre la maladie de l’
8 la pusillanimité par la crainte et la défiance inconstance/désespérance
9 la joie et exultation devant le malheur d’autrui envie / rancœur
10 l’amour désordonné de la prospérité mondaine avarice / accumulation

TROISIEME PARTIE (§11 à 14) : l’ostension de la bonté divine.
Base scripturaire : parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait.
Le §11 annonce le plan de la troisième partie.
Bonaventure n’utilise pas moins de six fois le mot latin "signum", traduit tantôt par "signe" et tantôt par "miracle." La bonté divine se montre à travers trois miracles qu’elle accomplit selon les trois modes indiqués. Ce qui donne le plan suivant :

§ le signe de la engendré par vise la maladie de
12 piété et de la clémence le pardon gratuit à toute sorte d’iniquité la défiance
13 charité et de la bienveillance l’offrande charitable de sa propre chair la rancœur et de l’envie
14 pauvreté et de la misère le mépris volontaire de la propriété l’avarice

Au §12, Bonaventure cite le Ps 85, 17 et Jr 50, 2. Cette fois, signum prend le sens d’étendard , afin d’offrir à la vue un autre aspect de la miséricorde, là où la parole est inopérante. Cela lui permet d’évoquer à nouveau le rôle des prédicateurs. Le §13 repose tout entier sur Ct 8, 6 pour développer le signe de la charité et de la bienveillance. Cela donne l’occasion à Bonaventure de faire une brève christologie. Il passe en revue l’incarnation, la passion et aussi l’Eucharistie, puis en développant, membres par membres, ce verset du Cantique, il évoque la passion et la résurrection. Lc 2, 12 servira, au §14, à Bonaventure, à affirmer la Pauvreté du Fils, puisque l’enfant couché dans la crèche est le signe qui est donné aux bergers.

QUATRIEME DIMANCHE DE CAREME

Ce sermon, quatrième dimanche de Carême, est le dix-huitième des Sermones Dominicales. Le texte latin est édité par J.G. Bougerol (Grottaferrata, 1977, p. 258-258). Edition Quaracchi, t. 9, 231-234.

1. Une foule nombreuse le suivait, parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait sur ceux qui étaient malades .

[Prothème] L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint, il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux doux . Dans ce second verset 5 tiré d’Isaïe, on décrit suffisamment quel doit être le prédicateur. Premièrement, il doit avoir l’onction de la grâce d’en haut, deuxièmement il doit être institué par pure obéissance, troisièmement il doit être enflammé de bienveillance fraternelle. En premier l’homme est ordonné à lui même, en deuxième à Dieu, en troisième au 10 prochain. Premièrement le prédicateur doit donc [avoir] l’onction de la grâce d’en haut, et cela est décrit par le début [du verset de référence] : L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint ; en effet l’onction de la grâce d’en haut est nécessaire pour s’ouvrir à la divine Ecriture, c’est pour en témoigner que les prophètes étaient oints. Deuxièmement, il doit être institué par 15 pure obéissance, ceci est noté quand il ajoute : il m’a envoyé. Troisièmement, il doit être enflammé de bienveillance fraternelle et cela est noté quand il termine : il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux doux . C’est pourquoi, frères très chers, avant tout demandons au Seigneur que lui même daigne m’oindre de la grâce d’en haut, m’enflammé de bienveillance fraternelle pour que, 20 moyennant une vraie obéissance, je puisse proférer au milieu de vous des choses qui soient à la louange de Dieu, pour l’édification du prochain et l’augmentation de mes mérites.

Sermon 2. Une foule nombreuse le suivait, parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait sur ceux qui étaient malades. La maladie de l’âme cause des lésions 25 plus graves que celles du corps. C’est pourquoi, dans l’évangile d’aujourd’hui, par l’exemple de la foule qui suivait le Christ à travers le désert à cause des signes de guérison qu’ils voyaient se réaliser sur le corps des malades, tous ceux qui sont malades spirituellement sont portés à suivre le Christ à travers le désert d’une âpre pénitence pour être libérés de leurs maladies. 30 Mais étant donné que l’on recourt d’abord au médecin, puis on lui montre sa maladie et enfin on reçoit la guérison, c’est la raison pour laquelle, pour procéder par ordre, nous pouvons dire que, dans ces paroles,
premièrement est noté 35 le commencement de la justice et de la sainteté deuxièmement la désignation du malheur humain troisièmement, l’ostension de la bonté divine.
En premier lieu est donc noté le commencement [dans la voie] de la justice et de la sainteté lorsqu’il dit : Une foule nombreuse le suivait.En second lieu est notée la désignation du malheur humain lorsqu’il ajoute sur ceux qui étaient malades.En troisième lieu, l’ostension de la bonté divine lorsqu’il termine : parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait.

3. Il dit donc : Une foule nombreuse le suivait où est notée 40 le commencement de la justice et de la sainteté. Celui-ci en effet est un vrai commençant [dans la voie] de la justice et de la sainteté qui suit le Christ, premièrement par le mépris volontaire de la cupidité terrestre,
deuxièmement par le vrai abaissement d’une humilité profonde, troisièmement par une continuelle mortification de sa propre chair.
4. En premier lieu, celui-ci en effet est un vrai commençant [dans la voie] de la justice et de la sainteté qui suit le Christ 45 par le mépris volontaire de la cupidité terrestre. D’où ce qui est dit en Luc : Quelqu’un lui dit : je te suivrai où tu iras. Et Jésus lui dit : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête. Il voulait suivre le Christ pour tirer richesse et honneur, aussi le Seigneur le décrit 50 comme un renard qui a une tanière terrestre de cupidité et un oiseau qui a un nid aérien de vaine gloire et d’ambition : à cause de cela, il ne pouvait pas suivre le Christ qui était très pauvre et très humble. D’où ce qui est dit du bienheureux Matthieu : Jésus vit quelqu’un du nom de Matthieu, assis à son bureau de percepteur et il lui dit : Suis-moi, 55 et se levant, il le suivit. Le Bienheureux Matthieu, à cause de sa profession, peut signifier l’homme avare, qui est assis au bureau de la cupidité terrestre, à qui le Christ dit : Suis-moi, méprise la cupidité terrestre ; et se levant, de la poussière de la cupidité, il le suivit, embrassant la très sainte pauvreté de cœur et de fait 60 selon ce que dit le Ps : si les richesses affluent, n’y attachez pas votre cœur .

5. Deuxièmement, celui-ci en effet est un vrai commençant [dans la voie] de la justice et de la sainteté qui suit le Christ par un vrai abaissement d’une humilité profonde. Et à propos de celui-ci on peut citer ce verset de Jacob : Que mon Seigneur veuille passer devant son serviteur, et moi je suivrai ses pas . Ce verset 65 de Jacob, [nom] qui signifie supplantateur, peut être interprété de celui qui, humble, supplante le diable par l’humilité et qui dit au Christ : Que mon Seigneur veuille passer, par l’abjection volontaire d’une profonde humilité, et moi, ton serviteur, je suivrai, avec la crainte filiale et révérencieuse, tes pas ; les pas, dirai-je, non du pouvoir sublime 70, parce que c’est présomptueux, puisqu’il faut les adorer, non les imiter ; non de la profonde sagesse, parce que ce serait curiosité, parce que il ne faut pas les scruter et les imiter, mais les admirer ; mais ce sont les pas d’une profonde humilité, chose glorieuse, puisqu’en de tels pas réside la grande gloire de suivre le Seigneur . 75

6. Troisièmement celui-ci en effet est un vrai commençant [dans la voie] de la justice et de la sainteté qui suit le Christ par une continuelle mortification de sa propre chair. D’où il est dit dans Matthieu : Qui ne prend pas sa croix et me suit n’est pas digne de moi ; qui aura trouvé sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi, la trouvera . Le Christ, 80 roi des rois , a décrété que nul ne peut le voir, à moins d’être crucifié avec lui. Et ce décret est tellement universel qu’il n’y aucune exception ; il est même tellement nécessaire que nul n’en est dispensé. Mais chacun est obligé d’accepter la croix de la mortification dans son corps, de sorte que la vie du Seigneur Jésus, par imitation, est manifestée dans son corps, 85 sans quoi il n’est pas digne de le suivre pour [recevoir] la couronne sans [avoir pris] l’étendard de la victoire. C’est pourquoi, après l’exhortation, il ajoute la rétribution, lorsqu’il dit : qui aura trouvé sa vie la perdra, c’est-à-dire qui refuse de prendre sur soi le supplice de la mortification de la croix, recevra une sentence de perdition ; mais qui perdra sa vie à cause de moi, la trouvera c’est-à-dire 90 qui crucifie sa chair avec ses vices et ses passions , en prenant sur soi l’étendard de la victoire, s’attendra au prix de son couronnement.

7. La suite (du verset) : sur ceux qui étaient malades, où est notée la condition de la misère humaine. En ce temps-là, la maladie extérieure était le signe de l’infirmité intérieure. C’est pourquoi le Seigneur ne guérit personne dans son corps qu’il ne le guérisse d’abord dans son esprit. Ainsi, par le nom de la maladie du corps, on peut désigner la calamité ou la maladie de l’âme par l’analogie qui existe entre les deux. En effet, de même qu’un déséquilibre des humeurs cause la maladie corporelle, ainsi la maladie spirituelle provient d’un déséquilibre ou d’un 100 désordre des quatre dispositions de l’âme suivantes : l’espoir, la crainte, la joie et l’amour. Premièrement, de la pusillanimité [produite par] la crainte et la défiance provient la maladie de l’inconstance et de la désespérance ; deuxièmement, [des émotions ] de la joie et de l’exultation devant le malheur d’autrui vient la maladie de l’envie et de la rancœur ;
troisièmement, de l’amour désordonné de la prospérité mondaine vient la maladie de l’avarice et de l’accumulation.

8. Premièrement, de la pusillanimité [produite par] la crainte et de la défiance provient la maladie de l’inconstance et de la désespérance. D’où il est dit au Deutéronome : Il [le Seigneur] verra que la main est malade, les prisonniers 110 aussi ont fait défaut, que tous ceux qui restaient ont disparu . La main [pour faire] œuvre vertueuse est malade ; les prisonniers aussi ont fait défaut dans la prison de la défiance et de la désespérance ; ceux qui restaient ont disparu, brûlés par la contagion de toute sorte de péchés. Mais à ceux qui sont libérés de cette maladie, ont peut appliquer ce verset de 1 Rois : l’arc des forts 115 est brisé, mais les faibles sont ceints de force. L’arc des forts, c’est-à-dire des démons. Les démons font tout ce qu’ils peuvent, avec cet arc de la défiance et de la désespérance, pour percer de flèches les hommes craintifs et fragiles. Mais quand l’arc des forts est brisé en considérant la bonté divine, qui facilement pardonne, alors les faibles reprennent des forces et se ceignent 120 de la force de la confiance et de la constance. C’est de cela que parle le Psaume : ils sont malades de la crainte [engendrée par] la défiance et la désespérance et ils sont tombés aux profondeurs de la damnation éternelle. Mais si campe, contre qui se fie dans le Seigneur, l’armée de la malice diabolique inoculant la crainte de la désespérance, alors son cœur ne craindra pas 125 à cause de la pusillanimité et de la crainte.

9. Deuxièmement, de la joie et de l’exultation devant le malheur d’autrui (afflectionis alienae) provient la maladie de l’envie et de la rancœur. D’où il est dit en 2Ch 16 : Asa souffrait d’une violente douleur aux pieds mais dans sa maladie il ne recourut pas au Seigneur . Asa, à cause de sa maladie, 130 c’est-à-dire la goutte peut désigner tout homme envieux ; en effet de même que le goutteux perd la capacité de marcher, ainsi l’envieux [perd sa capacité] à progresser spirituellement ; mais dans sa maladie l’envieux ne recourut pas au Seigneur, ne mettant pas en accord sa volonté avec celle de Dieu. De même, il est dit pareillement au deuxième livre des Chroniques tu seras atteint d’une très grave 135 maladie intestinale, au point que tes viscères s’en iront . Et la suite : il est mort dans de terribles souffrances . L’envieux, quand [il voit que l’homme] bon progresse, dépérit et la maladie d’envie l’épuise le torture tellement qu’on lui voit les viscères sortir du ventre, et il meurt ainsi, dans de terribles souffrances causées par la putréfaction qui l’a gagné tout entier. Car l’envie est pourriture pour les os . 140

10. Troisièmement : de l’amour désordonné de la prospérité mondaine vient la maladie de l’avarice et de l’accumulation. D’où il est dit au Deutéronome les voyageurs, qui viendront des pays lointains verront les plaies de ce pays et les maladies dont le Seigneur l’a frappé, brûlant par le feu du souffre et du soleil , de sorte que rien n’est semé ni n’y pousse aucune végétation . 145 L’avarice rend l’homme roué, rusé de cœur, puant dans ses fréquentations, plein de sécheresse dans ses actes, parce qu’il est sans compassion. Ainsi l’on dit que l’avare est frappé par la puanteur du souffre par l’ardeur du soleil, comme la terre aride et brûlée, ainsi rien n’y est semé [ne peut y être semé]. Avant que le cœur de l’avare ne soit saturé d’or, il sera saturé de vent. Ainsi 150 son appétit ne s’arrête jamais, parce qu’il ne trouve jamais dans la richesse du monde quelque chose de solide mais plutôt la vanité. Tandis que les voyageurs, qui n’ont pas ici-bas de cité permanente mais cherchent la future , voient les blessures dont l’avare est frappé ; ils ont appris à son exemple à tout mépriser par amour de Dieu. 155

11. Finalement est notée l’ostension de la bonté divine, lorsqu’il dit : parce que les gens voyaient les signes qu’il faisait. Ainsi, si la bonté de Dieu [s’est laissée voir] à travers de nombreux signes. Cependant on peut affirmer que dans le temps présent elle se montre à travers trois miracles qu’elle accomplit selon trois modes sus indiqués. Premièrement il donna le signe de la piété et 160 de la clémence par le pardon gratuit à toute sorte d’iniquité contre la maladie de la défiance ; deuxièmement il donna le signe de la charité et de la bienveillance en offrant par charité sa propre chair contre la maladie de la rancœur et de l’envie ; troisièmement il donna le signe de la pauvreté et de la misère par le mépris volontaire de la propriété selon le monde 165 contre la maladie d’avarice.

12. Premièrement il donna le signe de la piété et de la clémence par le pardon gratuit à toute sorte d’iniquité. D’où il est dit au Psaume : fais un miracle, pour mon bonheur qu’ils voient, ceux qui me haïssent et soient confondus ; parce que toi Seigneur tu m’as aidé et tu m’as consolé . Fais un signe, 170 [montrant] ta piété et ta clémence, pour mon bonheur, le salut éternel ; qu’ils voient, les démons, eux qui m’ont haï, à cause de ta rigueur et de l’exigence de ta justice ; et soient confondus par la constance de l’exigence humaine ; parce que toi Seigneur tu m’as aidé, en m’attribuant la grâce qui me fortifie ; et tu m’as consolé en pardonnant mon iniquité. A ce propos, 175 on peut dire la même chose avec ce qu’expose Jérémie : Annoncer parmi les nations et faites le savoir, brandissez un étendard*, prêchez-le et ne le cachez pas . Les prédicateurs, et particulièrement les prélats et les prêtres doivent prêcher par la parole, montrer par les œuvres ce signe de la divine miséricorde par le pardon des fautes ; ils ne doivent pas le [tenir] cacher en vendant la libéralité 180 miséricordieuse de Dieu à prix séculier. Ainsi les pécheurs après avoir éprouvé la douceur de la miséricorde divine, annonceront et feront savoir à ceux qui craignent la rigueur et l’exigence de la justice [divine], que Dieu est plus enclin à faire miséricorde qu’à condamner. D’où [ce que dit] Augustin dans son livre "De Anima" :
Oui il semble au Seigneur donner la grâce 185 plus tard qu’au pécheur lui-même qui la reçoit ; ainsi il se dépêche de soulager le tourment de sa conscience, comme si la compassion du pauvre le crucifiait plus lui même que la compassion que le pauvre pouvait avoir de lui-même.

13. Deuxièmement il donna le signe de la charité et de la bienveillance en offrant par charité sa propre chair contre la maladie de la rancœur et 190 de l’envie. D’où il est dit au Cantique : pose moi comme un sceau sur ton cœur, et comme un sceau sur ton bras, parce que l’amour est fort comme la mort, et inflexible comme l’Enfer est la passion . Le Fils de Dieu nous a donné un grand signe de charité et de bienveillance : par son incarnation, il s’est fait notre frère en assumant la nature du genre humain ; par sa passion, il s’est fait le prix de notre rédemption, en supportant 195 la peine ; cependant, il a donné un signe d’amour plus grand encore lorsqu’il a livré son propre corps à l’homme pour qu’il se refasse par cette nourriture. Sous ces deux modes persistent une séparation et une division entre celui qui donne et ce qui est donné, mais sous le même mode existe une admirable et incessante union entre celui qui est nourri et la nourriture 200 et la transformation de l’un en l’autre. Et grâce à cette union le Christ dit à l’âme qui goûte à la douceur du sacrement de l’eucharistie et de l’amour : pose moi comme un sceau de charité et de bienveillance sur ton cœur qui est au milieu/au centre de l’homme à cause de l’union intime entre la nourriture et celui qui est nourri et de la transformation de celui qui est nourri en la nourriture ; comme un sceau sur 205 ton bras quand on montre les œuvres de la vertu, en effet "la preuve de son amour c’est de le montrer par ses œuvres " ; parce que l’amour est fort comme la mort [c’est lui, l’amour] qui m’a conduit à travers les angoisses et les tribulations de ce temps et à la fin il m’a tiré jusqu’au cruel supplice de la croix ; et inflexible comme l’Enfer est la passion de mon Père éternel qui, 210 après avoir eu son Fils incarné, permit qu’il soit conduit à la mort et nous le présenta ressuscité couronné de gloire et d’honneur et élevé au-dessus des cieux ; il l’a établi comme aide pour les voyageurs que nous sommes et comme apportant la béatitude aux élus.

14. Troisièmement il donna le signe de la pauvreté et de la misère par le mépris 215 volontaire de la propriété selon le monde, contre la maladie d’avarice. D’où il est dit en Luc : Et ceci vous servira de signe. Vous trouverez un nouveau né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire . Ceci vous servira de signe, celui de la pauvreté et du manque, parce que vous trouverez le Fils de Dieu en tant qu’homme, enveloppé des langes du besoin et de l’indigence et non pas de la pourpre 220 du superflu et de l’orgueil ; et couché dans une mangeoire humble et rugueuse, de l’abjection volontaire, et non dans le lit de soie de la pompe et de l’ostentation. D’où ce que dit Bernard : "Il a choisi la saison qui est la plus pénible pour un enfant et le fils d’une mère pauvre qui avait à peine des langes pour l’envelopper mais qui le déposa dans une mangeoire. Et si grande était la nécessité que je n’entends nulle mention 225 de vêtements. Le monde ne juge pas de cette façon ; ou le monde se trompe ou c’est celui-ci qui se trompe. Mais il est impossible à la sagesse divine de se tromper ." Donc le monde se trompe. Que le Seigneur daigne nous accorder etc.

Texte à usage strictement personnel, ne peut être commercialisé.
Frère Michel Caille, franciscain.